Témoignages des marabouts, ou comment faire carrière
Je m’appelle Yoro Bâ et je suis marabout partenaire de ATT depuis longtemps. Je suis devenu marabout depuis 1987 et c’est Dieu en a décidé ainsi, moi-même j’étais talibé, même si ma première vocation était de voyager.
Ma propre condition de talibé jusqu’en 1984 m’a donné envie d’enseigner à mon tour le coran en améliorant les conditions de vie de ces enfants talibés. Il explique comment fonctionne son Daara,le Daara est un lieu où l’enfant apprend le coran et où sont inculquées les valeurs islamiques.
Cela nous amène à échanger sur une journée type d’un enfant accueilli dans ce Daara réveil 5h du matin, enseignement du coran 5h à 7h, mendicité 7h à 9h, enseignement du coran 9h à11h, travail ou mendicité pour manger 11h à 14h, enseignement du coran : 14h à 17h30, temps libre ( jeux, sorties...)17h30 à 19h, récitation des apprentissages de la journée au marabout jusqu’à 21h, enseignement du coran 21h à 22h30, c’est ensuite que les enfants peuvent enfin se reposer.
Ce Daara travaille en partenariat avec ATT depuis maintenant 6 ans. Cette collaboration a pu améliorer les conditions matérielles et sanitaires du Daara en construisant un abri et en offrant de l’eau et des sanitaires.
C’est grâce à ATT que le marabout procède au suivi minimum de l’hygiène de vie des enfants puisqu’elle prend en charge l’hygiène bucco-dentaire, le renouvellement du linge, pour la première fois de ma vie je percevais financièrement une aide mensuelle de 15000FCFA pendant 7 mois et la prise en charge gratuite des médicaments d’une somme de 50000FCFA déposée à la pharmacie.
Nous avons ensuite abordé le thème délicat de la mendicité.
A cette question Yoro Bâ nous répond que la mendicité est un état de fait et qu’elle existera toujours tant qu’aucune subvention ne parviendra pour l’enseignement coranique. Selon lui, la mendicité devient alors une obligation vitale voire une nouvelle forme d’éducation.
Nous avons essayé de comprendre la considération que le marabout porte à ces talibés.
Il n’hésite pas une seule seconde de nous avouer qu’il les considère comme ces propres enfants, d’ailleurs son enfant légitime fait parti du Daara.
Il parle d’une relation « père fils ».
Il nous confie être contre la violence faite aux enfants mais que modérément elle se tolère et peut se voir nécessaire à l’éducation d’un enfant.
Malgré tout ces enfants souffrent de carences affectives dues à l’éloignement de leur famille. Yoro Bâ ne parle pas de carences affectives ou de sentiment d’abandon de l’enfant mais d’une nostalgie qui passera avec le temps et qui expliquerait les fugues des enfants du Daara.
Cependant le marabout ne supporte pas que ces enfants soient minimisés, peu considérés et stigmatisés par l’extérieur de voleurs par exemple. Yoro Bâ se rend compte également que la vie évolue, que les mentalités changent, et qu’il est utile pour l’enfant de s’intéresser à autre chose que l’enseignement coranique (apprentissage du français, ouverture d’esprit, ouverture au monde...) Les enfants apprennent pour parler, écrire et comprendre le coran ?
C’est apprendre, les secrets qui sont à l’intérieur, cela existe que dans le coran.
On peut soigner avec le coran (écris dedans). Si quelqu’un va à l’hôpital et que les médecins ne voient rien, la personne peut venir ici pour être soigné.
Si un projet pour ne plus battre les enfants le signera-t-il ?
Yoro est d’accord,il n’aime pas les marabouts qui torturent les enfants,il a pitié aussi des enfants.
Il a beaucoup d’amour pour ses talibés plus que ses propres fils.
Il ne peut pas faire de différence entre ses fils et ses talibés.
Un homme pas comme les autres, un peu atypique.
Cette rencontre extrêmement généreuse n’a fait que confirmer ses dires. En effet, nous avons rencontré un homme très accueillant qui n’a pas hésité une seule seconde à toutes les questions que nous avions préparées.
Boubacar Niass était en effet particulièrement avide de communication et d’échanges. Cette curiosité réciproque et ce désir d’échanger nous a permis d’aborder des thèmes délicats et a surtout fait basculé certaines représentations que nous pouvions avoir du marabout, du Daara et de la condition talibé en générale.
Tous les marabouts ne sont donc pas maltraitants...Bocar Niass va même jusqu’à dire que ces marabouts mal traitants sont des imposteurs qui n’ont rien compris ou qui transforment le message du coran. Bocar Niass exerce la fonction de marabout depuis 34 ans, il l’est devenu, dit-il, par amour de dieu. Il insiste d’ailleurs beaucoup sur le message du coran qui ne transmet pour lui que amour, solidarité, partage.
« Le coran apprend à aimer, apprend à aider son prochain, à aider les autres ».
Même s’il considère qu’un autre enseignement qu’un enseignement religieux est important à l’épanouissement de l’enfant, Bocar Niass nous explique la pluralité des matières à travers le coran ( la langue arabe, l’histoire, la géographie...).
Le coran incite alors pour lui à connaître et à s’enrichir de tout, l’ignorance est alors bannie. _ Boubacar Niass est conscient que l’enfant à besoin de s’ouvrir sur l’extérieur, lui-même a fréquenté l’école ainsi que l’école coranique.
Dans ce Daara là, les enfants sont très jeunes en moyenne de 2 à 6 ans ; ils y viennent juste pour apprendre le coran.
Ils vivent dans leurs familles à proximité du Daara ; le lien affectif n’est donc pas rompu et les conséquences de l’abandonnisme ou de l’enfant en manque de repères affectifs n’apparaissent pas.
Boubacar Niass entretient avec les familles de ces enfants de simples relations de voisinage mais toutes les familles lui accordent un grand respect et une grande confiance. La famille reste le responsable de l’enfant.
Dans ce Daara, l’enfant ne mendie pas non plus, parce que Boubacar Niass ne doit pas subvenir aux besoins de ces enfants.
Comme nous évoquons avec lui la question de la mendicité des talibés, Bocar Niass nous explique qu’encore aujourd’hui, il tente de comprendre pourquoi.
Selon lui, il suffirait de subventionner le marabout et de conventionner les Daara pour éradiquer ce problème de mendicité. Le problème résiderait donc dans la non reconnaissance de l’Etat et de l’opinion publique de ces lieux d’enseignement.
Le Daara Bocar Niass travaille avec ATT depuis maintenant 2 ans.
Ce partenariat a pu apporter au Daara une amélioration matérielle des locaux en y construisant un abri et des tableaux pour l’écriture.
La pédagogie tient une place importante dans l’enseignement de ce Daara.
Bocar Niass fait le lien étroit entre l’environnement de l’enfant et sa progression dans l’apprentissage.
Nous pouvons dire que l’enfant est respecté dans son statut et qu’il est considéré avant tout comme un enfant avec des besoins spécifiques.
Il a lui aussi Bénéficié du programme américain (15.000CFA pour 7 mois) et de la formation de santé primaire. Pas d’aides du gouvernement.
ATT a formé ses élèves et lui à la teinture et la photographie. Est-ce que ses élèves viennent de loin ? Lui refuse ceux qui ne sont pas de Saint-Louis mais s’il voulait il pourrait.
Il aimerait avoir du terrain pour des classes avec ses talibes.
Les élèves sont des filles et des garçons ? Oui, chaque vendredis et mardis deux autres classes avec les épouses des policiers, lundis et jeudis femmes de la corniche. Un enfant est venu depuis la fête de la Tabaski. _ Semi internat les enfants viennent le matin et rentre chez eux le soir. Il ne peut pas les refuser. Les filles apprennent aussi le coran et peuvent devenir marabout ?
Oui, la nouvelle politique gouvernementale permet aux filles de le devenir. Pendant le collège elles enseignent aux petits.
Il y en a trois qui sont maîtres coraniques dans les collèges.